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Le festival international du film d'animation d'Annecy 2011 s'est tenu du 6 au 11 juin, l'occasion de voir ou revoir des films par dizaines et rencontrer des professionnels et passionnés venus de tous les pays pour ce qui reste le plus grand évènement annuel consacré au cinéma d'animation dans le monde.

Le compte-rendu du festival par Tony :

La sélection m'a paru globalement assez moyenne cette année. De plus, j'ai comme à chaque fois l'impression que certains films qui n'étaient pas en compétition auraient mérité de l'être. Mais il y avait tout de même des films intéressants, en compétition et hors compétition, et même d'excellents films dont je vais tenter de faire une présentation non exhaustive.

Le dernier court-métrage des frères Quay, Maska, était en compétition et a reçu le prix Sacem de la musique originale. Adapté d'une nouvelle de science fiction polonaise, le film reprend le récit d'une personne qui découvre peu à peu qui elle est et dans quel terrible but elle a été créée.

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Maska, de Stephen et Timothy Quay

La qualité de la musique et de l'éclairage, la narration et la mise en scène quasi obsessionnelle des frères Quay donnent à ce film un caractère poignant, propre à fasciner le spectateur comme une proie captivée par le regard hypnotique de son prédateur.

Luminaris a reçu le prix du public et le prix Fipresci. C'est un film en pixilation très enthousiasmant qui met en scène un homme ordinaire dans un monde contrôlé et minuté par la lumière. Cet employé d'une espèce de fabrique d'ampoule a un plan qui pourrait changer les choses.

L'idée ne manque pas de charme et de poésie. J'y vois en outre une arrière pensée politique sur l'appropriation collective des moyens de production, l'amour y faisant figure de force émancipatrice et symbole d'union prolétarienne.

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Luminaris, de Juan Pablo ZARAMELLA

Birdboy est de ces films extrêmement puissants qui s'impriment immédiatement dans nos rétines comme la marque d'une explosion nucléaire. Si au départ le graphisme peut faire penser à une série pour enfants, on sent assez vite dans le ton que quelque chose cloche et il apparait soudain clairement que l'on va se retrouver dans un truc qui prend aux tripes.

C'en est même assez brutal mais pour ma part j'ai tout de suite été emballé et l'on se laisse entraîner facilement dans cette poésie absurde et désespérée, tant par la tragédie de ses personnages que par sa formidable expression visuelle.

Bande-annonce de Birdboy, de Pedro RIVERO et Alberto VÁZQUEZ

Il y a pleins d'autres courts-métrages en compétition qui m'ont plu mais pas autant que ces trois là. La sélection ne prêtait pas tellement à haïr ni encenser un film. Pas d'émotion forte en somme, que ce soit sur des registres plutôt sensibles ou plutôt intellectuels, ce qui explique mon sentiment d'une sélection moyenne. PES a évoqué son goût de "l'entertainment" pendant la cérémonie de clôture, et en effet c'est un film plutôt "fun" qui a reçu le cristal d'Annecy, mais pour moi "fun" est souvent synonyme de fade et sans grand intérêt.

J'ai tout de même apprécié des films comme Don't tell Santa you're a jewish, anecdotique et touchant. Dwa Kroki za ou Big Bang blu ont retenu mon attention à la fois par les techniques employées et leur surréalisme.

Pas mal de films en animation de marionnettes valaient le coup d'oeil cette année, que ce soit pour des raisons esthétiques ou l'humanité qui en ressortait, comme Teatriños : Homenaxe ao mineral do repolo ou le placard de Zbigniev.

Il y avait aussi des films dont je comprenais qu'ils aient leur place mais qui ne m'apparaissaient pas tout à fait à la hauteur et qui ont pourtant été primés, c'est le cas de Świteź par exemple. Un film esthétique mais tellement stylisé qu'il tombe un peu dans le procédé lourdingue et le cliché.

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Bonlieu by night. (photo d'Emilie Leroux)

Du côté des longs-métrages, tous ceux autour de moi qui étaient sceptiques ont été agréablement surpris par l'adaptation de la Bande dessinée de Joann Sfar : le chat du rabbin.

On est toujours un peu méfiant vis à vis de ces adaptations de bandes dessinées à succès quand on peine à obtenir des financements pour une histoire originale. Et puis il y a ce phénomène amusant que j'ai pu observer : on a tendance à associer bande dessinée et cinéma d'animation alors que généralement les auteurs de bande dessinée comme ceux du cinéma d'animation préfèrent se comparer au cinéma en prise de vue réelle... ce qui leur fait donc bien un point commun !

Loin de ces considérations et n'ayant même pas lu la bande dessinée originale, j'ai regardé le film sans à priori. Il conjugue assez finement l'aventure et le sarcasme, c'est drôle et touchant à la fois. En faisant se rencontrer des personnages à priori très différents, le chat du rabbin arrive au constat que finalement les humains sont à peu près tous pareils, avec les mêmes faiblesses et les mêmes aspirations universelles.

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Serge Bromberg présente la projection de Rango sur le pâquier. (photo d'Emilie Leroux)

Colorful m'a beaucoup ému. Il est vrai que l'intrigue suscite immédiatement l'empathie pour le personnage principal, une âme à qui l'on offre la possibilité d'être transférée dans le corps d'un adolescent qui vient de tenter de se suicider. Ce n'est pas très compliqué, j'avais deviné tous les tenants et aboutissants de l'histoire au bout de cinq minutes. Mais c'est un film mélancolique qui nous emporte assez facilement dans une séduisante dépression, sans exagérer non plus dans le pathos à part quelques scènes.

Cela étant dit, mon esprit critique n'a pas cessé de fonctionner pour autant et bien que je l'eusse apprécié, j'ai qualifié ce film de mélo fasciste à l'eau de rose. En effet, on y retrouve quand même un certain relent de retour à l'ordre moral et au patriarcat. Pour résumer : tromper son mari c'est pas bien, une mère de famille doit faire la cuisine et tous doivent manger autour de la table en se racontant des mièvreries... et il faut se faire des amis pour réussir dans la vie, se suicider c'est mal !

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Mini concert de Matthieu Chedid au décavision. (photo d'Emilie Leroux)

Pour ce qui est des films d'étudiants, je dois dire que me suis quelque peu ennuyé, plus que pour les courts-métrages en tout cas. D'habitude il y a les films que j'adore et les films que je déteste, je peux alors faire un compte-rendu passionné et haut en couleurs, entre éloge déraisonnable et critique sanglante... Mais là non, il y avait des films intéressants, des films moins intéressants, rien qui ne m'inspire des commentaires éxaltés.

J'ai beaucoup aimé Bach, le voyage d'un escargot sur un brin d'herbe, que j'ai vécu comme un road movie en plus court et plus lent... Parmi les films les plus intéressants à mes yeux, il y avait Kielitiettyni, surréaliste et poétique, les arbres naissent sous terre, plus sensible... Et puis il y avait pleins de choses qui valaient vraiment d'être vues même si je vais pas disserter dessus comme Serenade, Thursday, Trois petits points, ou certaines plus nostalgiques par rapport à l'enfance : On the water's edge et de volgende et touchants comme Drug detsva et Eros...

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Bach, de Anton DYAKOV

Dans les films hors compétition, je n'ai pas pu tout voir mais j'aimerais en citer au moins deux dans chaque catégorie. J'étais curieux de découvrir le court-métrage de Mathilde Philippon-Aginski, qui avait réalisé l'excellentissime Ascio à l'ENSAD. La femme du lac utilise encore l'animation de poudres pour une mise en scène lente et contemplative autour d'un personnage solitaire. Au bout d'un moment le film se conclut par une idée séduisante pour l'imagination qui lui donne à la fois tout son sens et sa poésie.

Bisclavret, de Émilie Mercier qui était venue nous en parler dans l'émission, était également sélectionné dans les courts-métrages hors compétition. Il adapte un poème ancien racontant l'histoire d'un baron qui s'absente de son château pour se transformer en animal. Si on lui vole ses vêtements pendant ce temps là, il ne peux plus reprendre forme humaine. Pour ce qui est du rendu visuel, le film s'inspire des vitraux médiévaux, avec des couleurs très contrastées (genre rouge et bleu) et un style naïf, ce qui lui confère une identité graphique qui marche super bien avec cette histoire intrigante qu'on a envie de décrypter longuement.

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Mathias Malzieu, du groupe Dionysos, était membre du jury pour les longs-métrages et présentait le projet d'adaptation de La mécanique du coeur.

Midori-ko, long métrage hors compétition, est un film un peu malsain sur les bords mais très joli au niveau du dessin. Il rappelle des films comme idiots and angels de Bill Plympton mais à la sauce japonaise, donc plus mignon, plus monstrueux et tout aussi barré.

Enfin, scandale de la semaine, le film le plus génial, celui qui m'a le plus enthousiasmé, qui m'a vraiment donné envie de le défendre et de crier à qui voulait l'entendre que c'était le meilleur film du festival, ce film là n'était pas en compétition. Il s'agit de Goodbye Mister Christie.

J'avais déjà de l'admiration pour Phil Mulloy que je connaissais jusqu'alors pour ses couts-métrages, mais là ça dépasse l'entendement : je vais devoir fonder une secte et sacrifier des insectes en son nom pour faire du body-art avec.

Le film est réalisé avec une économie de moyen la plus totale, les textes sont récités par des voix de synthèse, il y a très peu d'animation et ça en devient même une espèce de moteur dramatique extrêmement stimulant pour l'imagination. Cela renforce les dialogues et la force du récit dont l'humour noir et la provocation font mouche à tous les coups...

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Goodbye Mr Christie, de Phil Mulloy.

La cérémonie de clôture était décevante, plus sobre qu'à l'accoutumée au niveau du décors, même si Serge Bromberg a fait une entrée remarquée et qu'on a eu droit à une interprétation de "oh when the saints" par Matthias Malzieu. C'est surtout le palmarès qui me dérange, je ne suis jamais complètement satisfait des palmarès mais donner le cristal d'Annecy à Pixel, c'est ridicule.

On n'était déjà pas sûr qu'il ait sa place en compétition et on lui donne le prix le plus important du plus grand festival d'animation au monde... C'est un film amusant, divertissant, mais sans plus de fond que ça, on ne peut pas le présenter comme le film de l'année.

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Cette année, Serge Bromberg, directeur artistique du festival, est arrivé sur scène à cheval pour la cérémonie de clôture.

Il semble y avoir une volonté depuis quelques années de mettre en avant les longs-métrages plutôt que les courts, de faire la part belle au divertissement et j'ai peur qu'on en vienne à confondre block buster et démocratisation du cinéma d'animation. Au final, ce serait mauvais pour la diversité et la qualité de l'offre mais aussi pour la demande, le public serait frustré d'être cantonné à ce modèle étriqué sans pouvoir aller plus loin.

Je crois que la mission d'un festival, ce devrait effectivement être de faire de la démocratisation culturelle, de l'éducation culturelle, de faire découvrir, transmettre, susciter des vocations, surprendre, soutenir la création, pousser le cinéma plus en avant dans l'esprit des gens qui le font et qui le vivent.

Le palmarès du festival d'Annecy est une vitrine qui a un rôle à jouer, pas celui d'un cheval de Troie pour les uns ou les autres, mais celui de faire rêver et de continuer à rêver très fort pour que l'humanité s'éveille.

matsumoto.JPG MATSUMOTO Leiji, créateur de Harlock, a reçu un prix pour l'ensemble de sa carrière.

Malgré tout, on se sent toujours un peu triste de quitter Annecy parce que c'est précisément une semaine de rêve éveillé. On en émerge avec une bonne gueule de bois, même quand on a tenu son pari de ne pas boire une goutte d'alcool de la semaine en dépit de toutes les beuveries estudiantines. Il paraît que l'année prochaine et l'année suivante, le théâtre sera en travaux, on ne pourra plus utiliser la grande salle de Bonlieu, je me demande comment on va s'en sortir...

Le festival d'Annecy 2011 s'est clôturé samedi mais il y aura d'autres occasions de voir les films dont j'ai parlé, à commencer pour ceux qui habitent en région parisienne par les séances que le forum des images consacre au festival. Je suppose que la prochaine émission de Bulles de Rêves y sera également consacrée et pour le reste il y a les agendas de Florentine.

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La grande salle.